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15 nov. 2013

Comment prend-t-on une décision ?

Par Elvira Masson

Anodin en apparence, ce mécanisme met en jeu des facteurs complexes. Où il est question de neurosciences, de psychanalyse et de philosophie. 


Réfléchis avec lenteur, mais exécute rapidement tes décisions." Tel était le conseil donné par le philosophe Isocrate, en 436 av. J-C. Un sage précepte qui vaut toujours aujourd'hui, si l'on en croit les dirigeants d'entreprises que l'on a interrogés.  
Jeunes patrons ou managers aguerris, ils parlent étonnamment, sur ce point-là en tout cas, d'une seule voix. "J'ai établi une grille qui me sert à chaque fois que je dois trancher dans une situation délicate ou mettre en place de nouveaux process", explique Jonathan Atlan, patron d'un réseau d'agences immobilières. C'est très simple, voire basique, mais pour moi c'est imparable : 1. Pourquoi est-il indispensable que je prenne une décision? 
2. Quelle est la réponse la plus efficace - pas forcément la plus juste, d'ailleurs - pour mon entreprise? 
3. Comment puis-je la justifier de manière sincère et convaincante auprès de mes équipes? 
Si la première réponse me paraît claire, il n'y a aucune raison que les deux suivantes ne le soient pas. Il ne me reste donc plus qu'à agir. Et vite.", poursuit-il, de manière implacablement rationnelle. Et qu'ils soient coaches en entreprise ou psys, les pros de l'aide abondent dans le même sens: savoir prendre des décisions est la garantie d'une vie réussie, dans la sphère privée comme professionnelle.
Pourtant, à en juger par le développement des techniques d'aide aux managers, l'inflation des formations pour cadres dirigeants et le boom de la littérature "prodécisionnelle" (outre-Atlantique, on en est particulièrement friand. Ainsi, How we decide, de Jonah Lehrer, vulgarisateur des neurosciences, considéré depuis comme un plagiaire confirmé, mais c'est une autre histoire, est resté des semaines au top des meilleures ventes dans le classement du New York Times), certains ont plus de mal que d'autres à prendre un parti. Pourquoi? La question revient à tâcher d'élucider le mystère d'un mécanisme qui mêle bien des paramètres sur lesquels les opinions divergent. Qui décide: notre raison, nos émotions, notre inconscient ou un peu des trois? 
Nos émotions influencent nos décisions

Les meilleures décisions? Elles sont prises de manière inconscientes
Choisir demande de l'intelligence, décider surtout de la volonté

Les émotions sont déterminantes. Des recherches, conduites par des neuroscientifiques des universités de Yale et de Columbia, ont mis en lumière leur importance dans le processus décisionnel. Leurs conclusions sont en substance les trois suivantes: nos émotions influencent nos décisions; ces dernières sont liées à la reconnaissance que l'on va en tirer; enfin, une faible capacité à décider peut résulter d'un dysfonctionnement de l'activité cérébrale ou d'états émotionnels négatifs, comme l'extrême anxiété.  
"Pour prendre une décision, il arrive que l'état affectif soit un argument qui a valeur de jugement, acquiesce Xavier Dumesnil, coach en stratégie managériale. Quand on est d'humeur positive, on a tendance à surestimer l'importance des conséquences positives d'un choix, donc à en minimiser les effets négatifs. L'inverse est vrai également. Ainsi, l'état émotionnel change la manière de traiter un problème: quand on va bien, on analyse la situation d'un point de vue global, sans regarder les détails et en tenant compte de ce que l'on sait (la stratégie de traitement heuristique, dans le jargon cognitif) ; quand on a l'esprit plus sombre, on procède à une approche des faits point par point (le traitement systématique), avec plus d'attention aux détails et moins à ce que l'on connaît déjà." 
Pour ajouter à la difficulté, hommes et femmes ne seraient peut-être pas à égalité. Selon des travaux récents effectués par une équipe de psys de l'université de Warwick, en Grande-Bretagne, le genre jouerait un rôle important. Dans la mesure où les deux sexes ne perçoivent pas le monde à l'identique, ils ne prennent pas non plus leurs décisions pareillement. L'homme segmente son univers en catégories bien distinctes, noires ou blanches, tandis que la femme serait plus nuancée, voire fluctuante. Ainsi, traditionnellement, l'un a été loué pour sa réactivité et sa promptitude à agir ; l'autre pour son empathie et son attention à son entourage. Soit rien de bien neuf. 

A l'origine, il y a l'inconscient, c'est lui qui déciderait de ce processus. Professeur en sciences cognitives à l'université de Rochester, aux Etats-Unis, Alex Pouget a démontré dans ses travaux que, contrairement à ce que l'on imagine, nous prenons les meilleures décisions de manière inconsciente. "On ne choisit pas en conscience de s'arrêter à un feu rouge ou d'éviter un obstacle sur son chemin. Une fois analysées les décisions prises inconsciemment, on constate qu'elles sont presque toujours justes, en fonction des paramètres qui président à leur exécution." 
Si des mécanismes inconscients et une large palette d'émotions occupent une place dans le processus, c'est également le cas d'événements beaucoup plus triviaux, selon une étude étonnante, pilotée par Mirjiam Tuk, professeur à l'université de Twente, aux Pays-Bas. Elle a partagé les participants en deux groupes. A l'un, elle a demandé de boire cinq verres d'eau. A l'autre, cinq gorgées. Après un certain temps, il s'est avéré que le premier groupe, soumis à une envie pressante, éprouvait un sentiment d'urgence, voire de stress, et était plus à même de prendre des décisions efficaces que le second. S'ils se vérifient, ces résultats viendraient contredire une théorie psy très commentée, développée par Roy Baumeister, professeur à la Florida State University. Elle révèle un aspect méconnu du cerveau humain qui explique comment un individu - qu'il soit homme politique, chirurgien, patron ou simple commun des mortels - peut prendre des décisions parfois tout à fait incohérentes, ou être simplement incapable de décider quoi que ce soit. Parce qu'il est impossible d'accumuler les décisions, de les prendre dans l'urgence et de façon répétée sans en payer un tribut d'autant plus lourd qu'on n'en a pas conscience, au contraire de la fatigue physique ordinaire. Mis à rude épreuve, le cerveau ne sait plus comment répondre à la demande.  

Ce qui déclenche l'un ou l'autre de ces deux mécanismes: soit prendre des risques et agir de façon impulsive, soit ne plus prendre de décisions et essayer de gagner du temps. Or, le plus souvent, ne pas décider finit par créer des problèmes encore plus grands. Cette fatigue générée par la prise de décision a été baptisée "ego depletion", en anglais (épuisement de l'ego). Sommes-nous libres de nos choix ou menés par notre inconscient? Telle est la dichotomie qui sépare les deux disciplines de la philosophie et de la psychanalyse.  
Pour le philosophe Robert Misrahi, "nous sommes totalement libres de choisir notre vie et d'accéder par là au bonheur, mais nous créons notre propre malheur en prenant de mauvaises décisions, dictées par des désirs qui nous gouvernent et nous malmènent, qui ne sont en aucun cas l'inconscient." A l'inverse, la psychanalyste Dominique Miller estime, elle, que "les mauvaises décisions que nous prenons sont généralement liées à un événement essentiel de notre histoire qui, souvent, se rencontre dans notre enfance. Cet événement obscur est parfois raconté, parfois tu. Il peut être grave (un décès, une séparation...) ou anodin, mais il est toujours marquant. Il pèse sur nos décisions dans les moments cruciaux de notre vie personnelle et professionnelle." 
Et si, pour finir, on revenait à la case départ avec cette définition du philosophe Charles Pépin qui opère une distinction intéressante: "Une décision fondée en raison, parfaitement justifiée dans une batterie de tableaux Excel, n'est pas une décision: c'est simplement un choix. J'ai "choisi" et j'ai "décidé" sont donc faussement synonymes. Choisir demande de l'intelligence, décider surtout de la volonté. De l'intelligence aussi, bien sûr, mais elle ne suffit pas sans le secours de notre volonté. C'est la thèse singulière de Descartes, si peu cartésien pour le coup: être humain, c'est compenser un entendement limité par une volonté infinie. Ce que nous avons en nous d'infini, ce que nous pouvons déployer sans limites, c'est la volonté, et non l'intelligence." Décider c'est ainsi vouloir plus qu'on ne sait. Si nous attendions d'être sûrs pour agir, nous ne le ferions jamais. Comme l'écrit un autre philosophe, Alain, "le secret de la décision, c'est de s'y mettre". 



1 sept. 2013

Traces et mémoires


Conférence  avec Boris Cyrulnik
Samedi 14 septembre 2013 à 20h00
Boris Cyrulnik : 


...Dès le stade foetal apparait une mémoire sans souvenirs. Les pressions du milieu foetal puis des premiers mois de l'existence tracent dans le cerveau des circuits qui donnent une aptitude particulière à percevoir un type de monde. Ce n'est que vers l'âge de 4 à 7 ans que l'enfant devient capable de faire revenir un souvenir et d'en faire un récit. Ce récit peut se faire à bouche fermée : c'est la représentation de soi-même. Quand ce récit est partagé, le locuteur va chercher
dans son passé ce qui lui permettra de côtoyer l'auditeur. La simple présence muette de l'auditeur modifie le récit. Les récits culturels, les stéréotypes et les préjugés modifient eux aussi la structure des récits qu'on se fait à soi-même ou qu'on adresse aux autres. Ce qu'on appelle " mémoire" résulte des combinaisons de toutes ces mémoires.


Martine Lani Bayle

Nous ne naissons pas tabula rasa, nous arrivons précédés, anticipés… Mais la plupart de ces ascendants-ascendances ne sont plus là, qui ne nous sont plus accessibles que par des traces, volontaires ou non, imparfaites et lacunaires, qu'ils ont laissées de leur passage et à partir desquelles nous les réinventons.
Traces qui parfois nous manquent et/ou nous submergent, qui nous hantent ou nous enchantent, nous dérangent ou nous comblent, nous repèrent ou nous perdent, souvent nous trompent.
Toujours s'estompent.

Leur quête peut aller jusqu'à l'obsession, elle nous projette sur la piste du temps comme le chasseur inférant sa proie vitale à partir de quelques fugaces traces de passage sur un sol meuble, origine de la lecture ; elle nous incite au futur quand nous déposons notre trace sur des parois immuables, origine de l'écriture ; nos mémoires s'y ressourcent et à partir d'elles, construisent un monde à leur (dé)mesure.

Après avoir présenté quelques traces de notre travail sur les traces, nous en proposerons un repérage sur lequel s'appuient les démarches de mise en récit qui leur redonneront une vie
seconde, toujours autre, jamais anodine.


Informations pratiques
30 Rue du moulin – Les Eyzies-de-Tayac

Gratuit / Réservation conseillée
(places retenues jusqu'à 19h30) : 05 53 06 06 97
Parking public gratuit : 19 avenue de la Forge
Coordonnées GPS : N 44° 56.1312 – E 01° 01.1536